Orientation( extraits )
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Il est inutile de se faire des illusions avec les chimères d’un quelconque optimisme : nous nous trouvons aujourd’hui à la fin d’un cycle. Depuis des siècles déjà, tout d’abord de façon insensible, puis avec le mouvement d’une avalanche, de multiples processus ont détruit, en Occident, tout ordre normal et légitime des hommes, ont faussé les conceptions les plus hautes de la vie, de l’action, de la connaissance et du combat. Et le mouvement de cette chute, sa vitesse, son côté vertigineux, a été appelé « progrès ». Et des hymnes au « progrès » furent entonnés, et l’on eut l’illusion que cette civilisation – civilisation de matière et de machines – était la civilisation par excellence, celle à laquelle toute l’histoire du monde était pré-ordonnée : jusqu’à ce que les conséquences ultimes de tout ce processus fussent telles qu’elles provoquèrent, chez certains, un réveil.
On sait où, et sous quels symboles les forces d’une possible résistance cherchèrent à s’organiser. D’un côté, une nation qui n’avait connu, depuis la réalisation de son unité, que le climat médiocre du libéralisme, de la démocratie et de la monarchie constitutionnelle, osa reprendre le symbole de Rome comme base d’une nouvelle conception politique et d’un nouvel idéal de virilité et de dignité. Des forces analogues se réveillèrent dans la nation qui, au Moyen Age, avait elle-même fait sien le symbole romain de l’Imperium, pour réaffirmer le principe d’autorité et la primauté des valeurs qui ont leur racine dans le sang, dans la race, dans les forces les plus profondes d’une lignée. Et tandis que dans d’autres nations européennes des groupes s’orientaient déjà dans le même sens, une troisième force venait s’ajouter au bloc, sur le continent asiatique, la nation des samouraïs, dans laquelle l’adoption des formes extérieures de la civilisation moderne n’avait pas entamé la fidélité à une tradition guerrière centrée sur le symbole de l’Empire solaire de droit divin.
On ne prétend pas que, dans ces courants, la distinction entre l’essentiel et l’accessoire était bien nette, ni qu’en eux la conviction et la qualification adéquates des hommes répondaient aux idées, ni que les influences se ressentant des forces mêmes qu’il fallait combattre avaient été surmontées. Le processus de purification idéologique aurait pu avoir lieu dans un deuxième temps, après la résolution de certains problèmes politiques immédiats et impossibles à proroger. Mais même ainsi, il était clair que prenait forme un bloc de forces représentant un défi lancé à la civilisation « moderne » : tant à celle des démocraties héritières de la Révolution française, qu’à celle incarnant la limite extrême de la déchéance de l’homme occidental : la civilisation collectiviste de l’homme-masse sans visage. Les rythmes s’accélérèrent, les tensions augmentèrent jusqu’à l’affrontement armé des forces. Ce qui prévalut, ce fut le pouvoir massif d’une coalition qui ne recula pas devant la plus hybride des ententes et la mobilisation idéologique la plus hypocrite, pourvu qu’elle écrasât le monde qui était en train de se relever et qui entendait affirmer son droit. Le fait de savoir si nos hommes furent ou non à la hauteur de la tâche, si des erreurs furent commises sur le plan du sens de l’opportunité, de la préparation complète, de la mesure du risque, doit être laissé de côté, car cela ne compromet pas la signification profonde du combat qui fut mené. Du reste, savoir que l’histoire se venge aujourd’hui sur les vainqueurs, que les puissances démocratiques, après s’être alliées avec les forces de la subversion rouge pour mener la guerre jusqu’à l’extrémisme insensé de la capitulation sans conditions et de la destruction totale, voient à présent se retourner contre elles leurs alliés d’hier, danger bien plus redoutable que celui qu’elles voulaient conjurer, savoir cela ne nous intéresse pas.
Une seule chose compte : nous sommes aujourd’hui au milieu d’un monde de ruines. Et la question qu’il faut se poser est celle-ci : existe-t-il encore des hommes debout parmi ces ruines ? Et que doivent-ils faire, que peuvent-ils faire ?
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Une telle question dépasse en fait les fronts d’hier, car il est clair que vainqueurs et vaincus sont désormais sur le même plan et que le seul résultat de la Deuxième Guerre mondiale a consisté à rabaisser l’Europe au rang d’objet de puissances et d’intérêts extra-européens. Il faut d’ailleurs reconnaître que la dévastation qui nous entoure est de caractère essentiellement moral. Nous sommes dans une atmosphère d’anesthésie morale générale, d’ordre en usage dans une société de consommation et démocratique : le fléchissement du caractère et de toute dignité vraie, le marasme idéologique, la prédominance des intérêts les plus bas, la vie au jour le jour, voilà ce qui caractérise, en général, l’homme de l’après-guerre . Reconnaître cela, signifie aussi reconnaître que le premier problème, au fondement de tous les autres, est de nature intérieure : se relever, renaître intérieurement, se donner une forme, créer en soi-même ordre et droiture. Ceux qui s’illusionnent, aujourd’hui, sur les possibilités d’une lutte purement politique et sur le pouvoir de telle ou telle formule, de tel ou tel système, qui n’auraient pas pour contrepartie précise une nouvelle qualité humaine, ceux-là n’ont rien appris des leçons du passé récent. Il est un principe qui, aujourd’hui plus que jamais, devrait être d’une évidence absolue : si un Etat possédait un système politique et social qui serait, en théorie, le plus parfait, mais si la substance humaine était tarée, eh bien cet Etat descendrait tôt ou tard au niveau des sociétés les plus basses, alors qu’un peuple, une race capable de produire de vrais hommes, des hommes à l’intuition juste et à l’instinct sûr, attendrait un haut niveau de civilisation et résisterait aux épreuves les plus calamiteuses, même si son système politique était défectueux et imparfait. Qu’on prenne donc nettement position contre le faux « réalisme politique », qui ne pense qu’en termes de programmes, de problèmes d’organisation des partis, de recettes sociales et économiques. Tout cela appartient au contingent, non à l’essentiel. La mesure de ce qui peut encore être sauvé dépend en fait de l’existence, ou non, d’hommes qui se tiennent debout devant nous non pour prêcher des formules, mais pour être des exemples, non pour aller à la rencontre de la démagogie et du matérialisme des masses, mais pour réveiller des formes différentes de sensibilité et d’intérêt. A partir de ce qui peut encore subsister parmi les ruines, reconstruire lentement un homme nouveau , l’animer grâce à un esprit et une vision de la vie bien précis, le fortifier par l’adhésion intransigeante à certains principes – tel est le vrai problème.


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